" La Voix du Nord " repasse sous contrôle belge - 1er septembre 2005

Un comité d’entreprise tenu le 30 août a confirmé les bruits insistants de ces derniers jours : le groupe de presse belge Rossel, déjà actionnaire minoritaire, prendra le contrôle d’ici fin septembre du groupe Voix du Nord. Exit, donc, la piste du fonds d’investissement anglais Candover, qui semblait prévaloir au début de l’été.
Photos : Gérard Rouy.

« C’est mieux qu’un fonds d’investissement qui a pour objet de ne garder que de manière provisoire ses acquisitions. Candover voulait un retour sur investissement d’au moins 15% l’an. » Mardi 30 août, à la sortie du comité d’entreprise extraordinaire de La Voix du Nord, Jean-Pierre Cabuzel, du collège publicité et délégué CGT du quotidien, adoptait un ton visiblement soulagé. Même tonalité chez Pierre Desfassiaux, journaliste à La Voix et secrétaire général du Syndicat National des Journalistes : « C’est un soulagement. Candover, on n’en voulait pas, on connaît les méthodes de ces groupes. »

Quelques minutes auparavant, les informations qui circulaient depuis plusieurs jours venaient officiellement d’être confirmées : c’est bien le groupe de presse belge Rossel (éditeur du Soir) qui reprendra, d’ici fin septembre, le groupe Voix du Nord, qui édite également Nord Eclair et Nord Littoral à Calais (1). Le quotidien bruxellois Le Soir, journal du groupe Rossel, avait lui-même vendu la mèche quelques jours plus tôt. Dans les documents remis aux représentants du personnel, Rossel précise que « l’investissement », dont le montant reste secret, « sera financé à terme essentiellement par fonds propres (cession d’actifs immobiliers) ». En revanche, le représentant de Rossel a assuré que son groupe menait l’opération seul, alors que beaucoup attendaient l’annonce d’un tour de table plus vaste.

Il y a encore quelques semaines, cette vente au groupe belge n’apparaissait pas, du moins de l’extérieur, comme le scénario le plus probable. C’est le fonds d’investissement anglais Candover qui a d’abord été présenté, il y a quelques mois, comme l’acheteur le mieux placé. Au point de bénéficier, dans un premier temps, d’une exclusivité dans une négociation qui portait également sur le pôle Rhône-Alpes du groupe Socpresse (2), propriété de l’industriel Serge Dassault depuis l’été 2004.

Rossel, déjà en 1998...

Après le rachat en 2004 de la Socpresse (qui édite notamment Le Figaro et L’Express), il est vite apparu que Serge Dassault ne s’intéressait pas aux titres régionaux du groupe. Un choix qui a déjà conduit à vendre à Ouest-France le pôle Ouest de la Socpresse (Le Maine libre au Mans, Le Courrier de L’Ouest à Angers et Presse Océan à Nantes).

Dans la négociation pour le pôle Nord, une offre a donc été faite par Candover, qui portait probablement aussi sur le pôle Rhône-Alpes, ainsi que sur les suppléments de la PQR Version Femina et TV Magazine (3). La première offre, jugée insuffisante, a donné lieu à une prolongation de la période d’exclusivité accordée au fonds d’investissement, jusqu’à la mi-juillet. Et sans que rien ne transpire jusque fin août, l’hypothèse Candover a donc progressivement laissé la place au groupe Rossel, déjà actionnaire minoritaire de La Voix du Nord (autour de 30%).

Avec quelques années de recul, il apparaît difficile de trouver une logique à la stratégie d’ensemble. Car Rossel est loin d’être un inconnu dans le paysage médiatique régional. Déjà en 1998, à l’issue d’une bataille d’actionnaires qui s’est réglée à coups de millions, Rossel prenait le contrôle de La Voix du Nord. Dans une opération à tiroirs dont le monde des affaires a le secret, Rossel avait ensuite, tout en gardant une participation minoritaire, laissé la place d’actionnaire principal à la Socpresse, qui possède 40% du capital de Rossel. C’est ensuite Serge Dassault qui prenait le contrôle de la Socpresse, déjà éditeur de Nord Eclair. Entre temps, La Voix du Nord et Nord Eclair, concurrents d’hier, ont mené d’importants rapprochements aussi bien commerciaux que rédactionnels. Par ailleurs, l’année dernière, Rossel, via sa filiale Sud Presse, avait racheté les trois éditions belges de Nord Eclair (Mons, Tournai et Mouscron).

Bientôt une 4e clause de cession

Au passage, ces trois rachats consécutifs (en seulement sept années) ont entraîné autant de clauses de cession au sein de la rédaction du quotidien lillois. Au total, près de la moitié des 300 journalistes de La Voix du Nord ont opté pour le départ avec indemnités. Seule la dernière de ces clauses (consécutive au rachat de la Socpresse par Serge Dassault) a concerné Nord Eclair. Elle s’est soldée par 11 départs (dont un seul remplacé) sur une rédaction d’un peu moins de 60 journalistes. Ce « Rossel, le retour », selon l’expression de Pierre Desfassiaux, entraînera donc, de facto, une 4e clause pour La Voix, une seconde pour Nord Eclair.

Au cours du comité d’entreprise du 30 août, Bernard Marchant, administrateur délégué de Rossel (et par ailleurs administrateur au sein du conseil d’administration de La Voix du Nord, en tant que représentant du groupe belge) a pris l’engagement que tous les départs en clause seraient, cette fois-ci, intégralement remplacés. Le risque est probablement faible : après autant d’occasions offertes, les velléités de départ sont probablement limitées… D’autant plus que la perspective d’entrer dans le giron d’un groupe de presse semble rassurer en interne. En aurait-il été de même si l’hypothèse Candover n’avait pas joué à ce point le rôle de repoussoir ?

Jacques Hardoin lui-même, qui conserve son poste de directeur général de La Voix du Nord et de président de Nord Eclair (4), n’est pas loin de partager les propos des syndicalistes, mais avec des mots différents. A l’expression de « soulagement », il préfère celle de « visibilité à long terme pour les dirigeants de l’entreprise ». « C’est beaucoup plus simple d’appartenir à un groupe qui fait le même métier et qui s’inscrit dans la durée, plutôt qu’à un fonds d’investissement qui cherche à rentabiliser le plus rapidement », précise-t-il.

Car, au cours de ce comité d’entreprise, Rossel semble en avoir pris beaucoup, des engagements : maintien de l’équipe dirigeante en place, pas de remise en cause des principaux projets (passage au format tabloïd en mai prochain, investissement d’ici quelques années dans de nouvelles rotatives à l’imprimerie de La Pilaterie, à Mons-en-Barœul)… Les représentants du personnel au sein du CE ont cependant pris soin de préciser dans un communiqué : « Nous ne saurions signer un chèque en blanc quant à l’avenir du titre. » En insistant bien sur la priorité qu’ils accordent au « format tabloïd et [à l’]évolution du contenu » ainsi qu’« aux investissements à réaliser, en particulier à l’imprimerie de la Pilaterie ».

Selon la direction de La Voix, Michel Nozière, président du conseil d’administration de Voix du Nord SA et de la holding du groupe, Voix du Nord Investissement, conservera en parallèle son poste à la Socpresse. « Il mène les deux de front », explique Jacques Hardoin. Reste à savoir ce que deviendra son poste d’administrateur au sein de Rossel, en tant que représentant de la Socpresse. Car le rachat de La Voix du Nord se double d’un rachat par Rossel des 40% détenus dans son capital par la Socpresse. D’ici fin septembre, l’actionnariat Rossel devrait donc revenir à 100% à la famille Hurbain, un tiers pour chacun des trois enfants.

Ludovic FINEZ

(1) Les chiffres OJD de 2004 font état d’une diffusion payée de 297 000 exemplaires pour La Voix du Nord, 33 000 pour Nord Eclair et 8 900 pour Nord Littoral.

(2) Le pôle Rhône-Alpes comprend notamment les quotidiens Le Progrès (édité à Lyon) et Le Dauphiné (Grenoble).

(3) Version Femina est édité conjointement depuis 2002 par la Socpresse et Hachette Filipacchi Médias (groupe Lagardère), qui édite également plusieurs titres de PQR.

(4) Jacques Hardoin est le directeur de publication des deux quotidiens.

Rossel, principal groupe de presse francophone en Belgique.

Selon Le Monde, le groupe Rossel réalise 280 millions d’euros de chiffre d’affaires (pour 250 millions d’euros dans le groupe Voix du Nord, selon son propre site internet). Certains se demandent comment Rossel pourra financer seul un tel rachat, dont le montant reste secret (1), et si cet énième rebondissement dans une liste déjà longue est bien le dernier.

Presse gratuite, radio, télé…

Rossel est avant tout connu comme l’éditeur du quotidien bruxellois Le Soir (environ 100 000 exemplaires) mais le groupe détient ou possède également des parts dans d’autres titres (francophones essentiellement) quotidiens (La Meuse, La Gazette, La Capitale, Le Quotidien, La Province, Grenz Echo, les éditions belges de Nord Eclair) et hebdomadaires (Le Sillon Belge…). Rossel est aussi présent dans la télévision (RTL-TVI), la radio (Bel-RTL) et la presse gratuite (50% de Metro Belgique).
Le projet phare du groupe concerne la mise en route prochaine d’une imprimerie à Nivelles (sud de Bruxelles), qui représente un investissement de plus de 60 millions d’euros. Les trois nouvelles rotatives sont calibrées pour l’impression au format berlinois, en quadrichromie intégrale.

L. F.

(1) L’opération se double du rachat par Rossel des 40% que Dassault possédait dans son propre capital.


 

 

 

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