Sayed Farooq Sadat, journaliste afghan en exil Si proche, si loin

, par Club de la presse hdf

Sayed Farooq Sadat. Son nom ne vous dit sans doute rien. A 35 ans, ce journaliste a dû interrompre une carrière qui avait brillament commencé à la télévision afghane ToloNews. Cette chaîne indépendante a reçu l’an dernier le prix Kate Webb de l’AFP pour « sa couverture permanente et courageuse de l’actualité dans un des pays les plus dangereux au monde ». Sayed Farooq vit actuellement dans la métropole lilloise, en attente d’un statut de réfugié. Menacé sur sa vie, il a quitté son pays, l’Afghanistan, sa famille et ses amis. Il aimerait poser ses valises en France afin d’y poursuivre son métier.

L’Europe, Sayed Farooq Sadat ne la découvre pas vraiment. En 2010, sa chaîne de télévision ToloNews l’avait envoyé en reportage aux Pays-Bas, en Belgique et au Portugal. Il n’imaginait pas alors revenir dans des conditions dramatiques. « Depuis l’arrivée au pouvoir du président Ashraf Ghani, (qui succède à Hamid Karzai le 29 septembre 2014 -ndlr-), la République islamique d’Afghanistan connaît une augmentation régulière des violences », explique-t-il.

L’organisation terroriste Daech s’est enracinée dans le pays. Selon les chiffres de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua), près de 11.500 civils ont été tués ou blessés en 2016. Parmi eux : 3.500 enfants. 5.000 victimes ont été dénombrées ces six derniers mois. Les 34 provinces du pays sont désormais touchées par le conflit. L’organisation Daech n’est pas seule en cause. Pour l’Onu, 61% des victimes civiles sont le fait des éléments « anti-gouvernementaux », les talibans en tête (1).

C’est dans ce contexte particulièrement meurtrier que travaillait Sayed Farouq Sadat. « L’an dernier, raconte-t-il, les talibans ont pris le contrôle de Kondôz, « une province de 80 000 habitants au Nord de l’Afghanistan – ndlr). Nous faisions de nombreux reportages dans cette région où les femmes étaient souvent attaquées pour le simple fait de sortir de chez elles. Mais c’est très difficile de travailler dans ce contexte. Nous avons par exemple réalisé un reportage sur une jeune femme qui s’est fait couper une main parce qu’elle avait été accusée d’avoir volé de la nourriture. Évidemment, il n’est pas possible, dans ce type de reportage, de recueillir autre chose que le témoignage de la victime elle-même. Mais les bourreaux vous en veulent ». Comprenons : il ne lâchent plus les journalistes qui dénoncent leurs exactions.

Ciblage des journalistes

A la tête d’une équipe de 15 personnes, Sayed Farooq poursuit cependant son travail en rendant compte de l’actualité de Kondôz. « Nous avons recueilli le témoignage d’un militaire qui nous a assuré qu’aucun ordre n’avait été donné par le pouvoir pour attaquer les talibans. A cette époque, les forces gouvernementales ne contrôlaient plus que l’aéroport de Kondôz ».

Ce reportage a suscité de nombreuses réactions du public, choqué de l’attitude gouvernementale. Il a exaspéré les talibans. Finalement, l’armée s’est lancée dans une opération de reconquête de la province. « ToloNews a poursuivi ses reportages sur les atteintes aux droits de l’Homme. Les talibans nous ont accusé d’être au service des chrétiens, sous-entendu contre les musulmans ».

Pour la chaîne de télévision, les ennuis ne font que s’accélérer. « Tous les salariés sont inscrits sur une liste noire des talibans ». Le 20 janvier 2016, déjà, Sayed Farooq envoie une équipe de reportage pour couvrir une explosion survenue à Kaboul. Une fois sur place, les reporters constatent qu’il s’agissait d’un attentat contre un bus qui transportait des salariés de ToloNews. Bilan : 7 morts et 22 blessés. La direction de la chaîne suspend le transport collectif de ses effectifs et des chars d’assaut prennent position devant les locaux du siège, à Kaboul. « Régulièrement, des experts venaient nous donner des conseils de sécurité », précise le journaliste.

Mais les représailles se poursuivent contre la chaîne et contre les journalistes en général. Les journalistes sont ciblés et les assassinats se multiplient. Depuis l’explosion du bus, ils sont environ 300 journalistes, tous médias confondus, à avoir fui l’Afghanistan. Le groupe Mobi Group, dont fait partie la chaîne ToloNews, fond comme neige au soleil. Les journalistes expérimentés sont remplacés par des jeunes.

Au siège de Kaboul, Sayed Farooq s’accroche malgré les tensions, les menaces et l’angoisse. « Losque l’on part de chez soi le matin, on se demande si l’on rentrera vivant le soir », dit-il. Les spécialistes de la sécurité conseillent aux journalistes de ne plus utiliser leurs voitures, de diversifier leurs itinéraires et leurs horaires de déplacement. « Au début, on supporte. On se dit : ’’c’est mon pays » ». Et puis, on ne supporte plus. »

La voie de l’exil

Des coups de fil dont l’origine géographique est impossible à identifier sont passés sans cesse aux journalistes, au sein de leurs rédactions. Un beau matin, A ToloNews, le salarié chargé de la réservation des voitures de reportage informe Sayed Farouq que des inconnus lui ont demandé son numéro de téléphone portable. Il a refusé de répondre. Quelques jours plus tard, l’employé a été assassiné.

Pour Sayed Farooq, ce drame sonne le début de l’exil. Son rédacteur en chef lui conseille avec empressement de partir. Il lui obtient un visa pour... la Belgique. Une autre histoire commence. Une histoire douloureuse comme l’est celle de tous les exilés. « Lorsque que je suis arrivé à Bruxelles, je ne connaissais personne. Je ne savais pas quoi faire. » Il a une sœur en Grande-Bretagne. Pour la rejoindre, il s’en remet aux mains d’un passeur qui lui propose de l’aider à traverser le Channel. Très vite, il arrive à Grande-Synthe, au camp de la linière. De là, avec d’autre compagnons d’infortune, il tente d’embarquer à bord d’un camion en partance pour Douvres. Ils découpent la bâche du véhicule afin de monter à bord et de s’y dissimuler. Mais la police veille. Les passagers clandestins sont repérés et interpellés.

Une fois libéré, Sayed Farooq jure qu’on ne l’y reprendra pas. L’opération râtée lui a coûté 2.500 euros, le prix exigé par le passeur. Pourtant, l’occasion se présentant, il refait une tentative et se cache sous une remorque. Encore manqué. Nouvelle interpellation. Son passeur revient à la charge. Mais il ne se laisse plus convaincre et renonce à récupérer son argent. Josette Vauché, une militante de Salam (une des associations qui défendent les migrants sur le littoral) l’héberge quelques jours à Dunkerque.
Elle le met en contact avec l’association Rail, le réseau d’accueil des immigrés à Lille
Il s’agit d’un réseau qui réunit plusieurs associations, dont Salam Dunkerque, et qui coordonne des bénévoles volontaires pour accueillir, le temps d’un mois, des réfugiés. . C’est aussi de cette façon qu’ il rencontre une journaliste indépendante, membre de Rail, qui va lui apporter une aide précieuse.

Depuis longtemps, Alix de Vogüe travaille à la pige dans la région pour la presse professionnelle. Elle est adhérente de longue date du Club de la presse du Nord – Pas de Calais. Outre l’hébergement qu’elle lui propose dans la métropole lilloise, elle le présente à l’association de journalistes et l’accompagne dans ses démarches. Sensibilisé depuis les années 90 au sort des exilés et des journalistes étrangers menacés dans leur pays, le club de la presse met son réseau en œuvre pour accueillir le journaliste afghan et lui permettre de s’immerger dans le milieu journalistique de la région.

Dans les dédales de Dublin III

En attendant, Sayed Farooq Sadat, comme des dizaines de milliers d’exilés, doit se débattre dans le maquis de la réglementation européenne. Il a renoncé à la Grande-Bretagne et souhaite demeurer en France où il voudrait déposer une demande d’asile. Mais il est entré en Europe par la porte belge et il lui faut tenir compte de la « procédure Dublin III », un dispositif très complexe qui empêche un demandeur d’asile de choisir librement son pays d’accueil. L’objectif consiste à éviter les demandes multiples d’asile dans plusieurs états de l’Union européenne. Le premier pays d’arrivée, en l’occurrence la Belgique, fait figure d’ « État responsable ».

Pour notre confrère afghan, le parcours ne sera pas simple. Par delà la froideur des textes et des règlements protectionnistes en matière de circulation des hommes et des femmes, la solidarité et la fraternité sont des valeurs indispensables. Pour Sayed Farooq, cela peut très concrètement se traduire, dans un premier temps au moins, par la recherche de stages ou de missions bénévoles, histoire de garder des liens avec son métier et de trouver sa place dans sa région d’accueil. Dès à présent, le Secours populaire du Nord et la chaîne de télévision régionale Wéo lui ont ouvert leurs portes.

Philippe Allienne

(1) Source AFP


 

 

 

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